Dans la continuité de la conférence de vendredi dernier, nous vous partageons les réflexions de Monsieur MERLE, notre professeur de philosophie et de lettres. Il est l’auteur de ce présent article. 


La concentration toujours élégante de sa réserve se tient en réalité à l’humilité développée de ses forces réelles.
C’est ce que j’ai écrit sur le bulletin de fin d’année de la meilleure de mes élèves. Ce n’était pas ma meilleure disciple, même pas celle à qui j’ai le plus parlé. Mais s’il fallait choisir le capitaine d’un navire ce serait elle sans hésitation. Plutôt que moi.

En réalité c’est une des seules phrases vraies que j’ai jamais écrite. Remarquez sa symétrie consistante, « la concentration toujours élégante de sa réserve »c’est la condensation retenue, « se tient en réalité à l’humilité développée de ses forces réelles » ça c’est le lion qui après s’être regroupé ainsi se déploie du plein élan de sa force dans la contenance exacte de toute la puissance qu’il peut développer. D’habitude jamais je n’écris comme ça, je décris des causes et des effets sur des phénomènes extérieurs, mais jamais quelque chose qui marche comme ça en ruban de moebius qui se génère de son propre fondement. Cela veut dire que quelque chose en elle a lié ma logique à tenir vérité d’une réalité qui n’existait que d’elle. Si telle harmonie de conséquence avait été inspirée ou forcée (vous me voyez tenir une vérité sur l’humilité ??) c’est fatalement que cela tenait de sa seule personnalité, de manière autonome et que ce qu’elle faisait exister ne tenait que par elle. C’est pour ça que j’ai vu le schéma entier en songeant à sa personnalité dans une phrase si complète, si symétriquement enroulée.

Age Quod Agis, agis de ta propre conséquence, agis ce que tu fais agir, ce qui n’existe qu’au port et au maintien de tes actions. J’attire votre attention aujourd’hui sur ces réalités qui n’ont qu’une contenance humaine et le courage afférent de les faire exister. Car l’autre devise ici c’est celle du courage et du péril, l’audace d’un coup de dé qui ose savoir sans que rien ne lui assure (un prof, une copie, une reconnaissance extérieure quelconque) mais qui tient et existe recouvré en vous de votre conquête seule.

Cette phrase qui est du latin, l’impératif du verbe audere (audace, ose) et l’infinitif du verbe savoir, sapere, « ose savoir » ne s’est d’abord pas pas imposée comme une devise. Elle est dans une épître d’Horace :
« Pourquoi diffères-tu toute une année de guérir ton esprit s’il est malade. Demidium facti qui coepit habet ; sapere aude, incipe. Qui attend comme le campagnard que le fleuve ait cessé de couler , mais il coule et il coulera. On cherche de l’argent, une femme riche pour avoir des enfants…»
Mais elle n’eu que peu d’effet à effacer cette pusillanimité, à résoudre cette facilité confortable de reposer sur un socle déjà établi. Il fallut que le monde s’effondrât pour que cette phrase ait un destin.
Ce destin c’est après Descartes, l’effondrement du cosmos antique sur l’ordre duquel l’ancienne philosophie reposait, quand le sujet est seul à pouvoir savoir.
Le grand cavalier conquérant après Descartes c’est Kant : « Le mouvement des lumières est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable (et par tant peut y rester indéfiniment). Minorité c’est à dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières » Beanwortung des Frage : Was ist Aufklärung 1784.

Le savoir devient l’objet d’un péril, rien ne va le garantir désormais, pas même ma confirmation bienveillante ou la note complaisante qu’au niveau de terminale je vous mettrai. Foi de qqn qui a peut-être écrit quatre ou cinq trucs vrais dans sa vie, et tout le reste repartira au néant. Ainsi savoir dépend de l’audace de ce saut périlleux dans une zone inconnue dans laquelle vous portez la seule lumière de votre entendement et dont vous reviendrez à la seule lueur de votre conscience.
Avant, les héros avaient au moins un Monstre à affronter, les saints avaient une relique ou une terre à leur quête. Vous voilà devant le suprême péril de n’avoir rien en face que le néant, de devoir faire exister en votre seule âme la réalité de ce que vous aurez conquis. Alors cette liberté devient souvent triste qui ne croit en rien et pas au pouvoir de contenance de ses résolutions, le nihilisme que rien de l’âme ne saurait faire changer, une réalité humaine déjà vaincue.
Mais je vous rassure ! Vous êtes tous déjà vaincus. Celui des limites de votre pouvoir et cela ne sert à rien d’espérer un jour qu’il y aura une plus haute montagne, comme un étalon gratuit capable de trouver dans son silence inerte votre force à d’autres faibles.
Le réel courage, je l’ai appris en regardant cette fille et en lisant Moby Dick ; c’est la contenance d’incarner votre force, retenir en soi le péril, l’abîme à son humilité. Pas comme s’il était extérieur et d’une bravade jouer avec une autorité extérieure. Mais assumer votre propre vide, comme s’il n’y avait pas d’autorité où tout ce qui existe, vous avez à le faire exister (ou continuer). Dans cette navigation périlleuse, sur un sol sans assise, retenir en soi le péril que ça puisse ne pas exister si on échoue et assumer de ce péril l’humilité d’assurer que cela existe à la limite exacte de vos forces entières engagées. Or ces forces, pour les réalités humaines qui n’existent que tant que des humains sont là pour les faire exister, ce sont des forces d’âme et telles réalités s’oublient aux déserts si ces âmes sont épuisées. Ainsi le savoir qui aide aux résolutions de mon esprit, vous devez y sentir l’injonction d’une vocation, et l’aventure d’un péril à l’honneur de vos vertus morales. Car il y a le savoir qui convertit mon esprit à user des puissances extérieures de la nature. Mais il y a aussi le savoir qui se résout à la contenance de vertus morales et qui, suffisamment soutenues à la contenance d’une personnalité entière qui les font existe deviennent les forces éthiques qui agissent le destin humain. Ose savoir, et de ce pouvoir, agis ce que tu fais exister, à la contenance repliée et vivement résolue de sa propre force de votre âme.

C’est pourquoi la commutation de vos deux devises fait que votre étoile polaire, votre axis munie, votre totem n’est pas pour le plus intelligent ou le plus savant mais pour l’action à la grâce de la morale, l’éthique. Celui qui aura su tourner le courage de son savoir à la passion d’une action. Et c’est là la plus grande joie que je vous souhaite, la réalisation des vertus de votre esprit et les contempler, vivantes, dans le monde.